Chapitre 1

 

 

 

On m'avait dit que j'y allais trouver des pairs, des personnes qui pensaient comme moi. Leur seul critère d'admission par contre, c'était d'avoir une intelligence supérieure aux quatre-vingt-quinze et quelques pourcent de la population. Je ne savais pas si je pouvais m'inscrire. La dame m'avait parlé d'un test que j'aurai à faire, pour vérifier si moi aussi j'avais une intelligence supérieure. Déjà que j'étais ambivalent à m’acquitter du tarif du club, les quarante dollars que je devais payer pour savoir si j'étais intelligent étaient comme un cheveu sur la soupe. Elle m'a alors dit que c'était une aubaine, ou presque, parce que chez le psychologue, c'est dispendieux. Je me suis alors souvenu avoir passé un tel test il y a une dizaine d'années. Comme je conserve tout sur mon téléphone, je lui ai montré le compte-rendu du test de l'époque. Elle semblait ravie, même un peu étonnée. J'ai été accepté dans le club Eudora, juste à temps pour la rencontre du mois. On m'avait dit que j'allais rencontrer des gens comme moi, euh non. Au moins j'ai eu une carte de membre.

Le mois suivant, j'y suis retourné. Je n'avais pas d'illusions à maintenir, c'est le sujet de la présentation qui m'accrochait : « La communication instantanée à l'Ère Soviétique ». Le titre me semblait un peu énigmatique, mais pas autant que le conférencier. Son attitude alternait entre la timidité et l'arrogance. Une minute il se vantait de ne pas faire partie du club Eudora, et l'autre, nous suppliait presque de l'aider dans ses recherches. Quelqu'un s'était même levé à un moment, pour demander qui l'avait laissé venir. C'est à ce moment que je me suis rendu compte que c'était un cirque, et bien malgré moi, on ne voulait pas que je sois un simple spectateur…

– …Monsieur le conférencier qui vient nous narguer chez nous. Or, il ne fait pas partie du club...Pour lui c'est une fierté d'être isolé, sauf quand ça ne fait pas son affaire. Parce que monsieur-qui-ne-fait-pas-partie-du-club, quand il a besoin d'aide, il ne demande pas à son prochain. Il veut des cerveaux, mais ne veut pas lui se commettre à passer le test. Il vient, en se pavanant, nous montrer ses recherches, la partie ensoleillé de sa misérable vie terne, parce que monsieur-trop-bien-pour-faire-partie-de-notre-club sait très bien que s'il ne se montre pas à nous sous son meilleur jour, la fadeur de l’accueil lui sera pire que le lot d'insultes qu'il se fait probablement arroser ici et là à tous les jours...Trop humble pour s'inscrire, ou trop peur d'être humilié? D'ailleurs nous avons un nouveau membre, il n'a même pas eu à passer notre test, c'est pour dire…

Il me pointe.

 

– Quoi?

 

Alors, monsieur le conférencier, pourquoi ne pas passer le test? C'est seulement quarante dollars, et vous pourrez retrouver votre orgueil perdu auprès de votre entourage, montrer votre carte, et dire que vous êtres Eudorien. Ou bien, vous avez quelque chose à cacher. Avez-vous quelque chose à cacher, monsieur le conférencier?

 

Non en fait, c'est plutôt pour vous montrer quelque chose que je suis ici. En fait, c'est pour dévoiler un secret, que je suis ici. Mais ça vous le savez déjà, puisque je l'ai dit lors de mon introduction!

 

Et le cirque était de retour. J'ai alors compris pourquoi la carte de membre était en carton et qu'elle n'était pas plastifiée. Le conférencier essayait de donner sa matière, mais se faisait tout le temps remettre à l'ordre. C'était un combat de coqs, où les participants essayaient de prouver quelque chose. Ils se sentaient diminués face à ce monsieur-qui-ne-faisait-même-pas-partie-du-club. J'en ai eu assez, et je suis parti. Je n'étais pas le seul. Un couple se sauva, je l'ai appris peu après, pour la même raison. Je marchais dans le couloir, et derrière moi j'ai entendu :

 

Vous êtes nouveau? Comment aimez-vous l'atmosphère?

Le sujet m'intéresse, mais le forain s'est trompé d'endroit. Ici c'est le cirque!

 

Viviane aime tout ce qui est du domaine de la technologie russe…

 

Et Antony est sociologue! Vous êtes…?

 

Enchanté.

 

Prénom étrange. J'espère que vous n'êtes pas déçu par...certaines attitudes?

 

Ce n'est pas tout le monde qui est apte à écouter. Certains ne veulent faire que leur numéro…

 

Vous ne l'aurez pas aussi facilement!

 

Je, oh non!

 

Ça ne s'est peut-être pas passé exactement comme cela. Plutôt :

 

– Vous êtes nouveau?

 

– Oui, mais je n'aime pas l'atmosphère jusqu'ici.

 

– Oui c'est un vrai cirque, c'est à croire que le forain s'est trompé d'endroit!

 

Vous êtes un couple?

 

Oui, Viviane, et lui, Antony.

 

Il ne dit pas grand-chose.

 

Il nous observe, il est sociologue.

 

Vous aussi…?

 

Non, je suis pigiste.

 

Je veux dire…

 

Viviane voulait voir si le conférencier était à la hauteur de sa réputation. Il paraît que c'est tout un numéro!

 

Oh non, je…

 

Antony en avait assez, et moi aussi.

 

Viviane nous invita, ou plutôt m'invita à la suivre. Elle voulait me montrer quelque chose. Antony fermait la marche.

 

– Voici le débarras!

 

Elle ouvra. Je m'attendais à un placard. C'était en fait une salle.

 

– C'est la bibliothèque de notre chapitre!

 

Elle rit. Antony reprit :

 

C'est basé sur l'honneur. Tu prends un livre, tu l'inscris. Quand t'as fini, tu le rapportes. Simple, efficace, mais on l'a vu par le passé, pas à la portée de tout le monde!

 

Antony est très à cheval sur les principes.

 

C'est vrai quoi. T’empruntes, et ensuite tu rapportes…

 

Est-ce qu'on peut rapporter sans emprunter? je demandais.

 

Qu'est-ce que tu veux dire…?

 

Si je veux me débarrasser de quelques…

 

Ah là, il faut que tu t'adresses à la personne désignée, m'informa Antony.

 

Pourquoi?

 

Pourquoi…

 

Je vais répondre Antony, tu le veux bien…? On a eu des petits problèmes par le passé. Certaines personnes disaient que les livres qu'elles avaient laissés, n'étaient plus là, que quelqu'un ou quelqu'une les avait volé. Plusieurs se sont énervés, et dans l'hystérie, certains ont décidé de reprendre les livres qu'ils avaient précédemment donnés à la bibliothèque. Dans la panique, il y a eu confusion. Il y en a qui sont partis avec des livres en trop, et d'autres, les mains vides. C'est pour ça qu'il faut informer quand on donne un livre. Pour qu'il soit compilé dans l'inventaire, pour qu'on sache qu'il fait partie de la bibliothèque.

 

On ne peut pas tout simplement l'écrire dans un registre, comme pour les emprunts? je suggérais.

 

Bon…

 

Le système n'est pas parfait, répliqua Antony. Faudra passer ça au vote!

 

Ah bon.

Ce qu'Antony veut dire, c'est que tu devras présenter ta proposition…

 

J'avais compris. Je veux dire, ce n'est pas le premier club…

 

Tu fais partie d'autres clubs d'intelligence?

 

Non, pas exactement ça.

 

Ah bon.

 

OK, dit Antony. Ça semble mener à rien. Pourquoi n'irions-nous pas au bistro?

 

Je veux bien vous suivre, mais puisque mon temps était réservé pour la conférence, maintenant je dois penser au boulot.

 

OK alors, au mois prochain.

 

Je fermais la marche. Arrivé en bas, je reconnus quelqu'un :

 

Je vous reconnais, vous êtes le nouveau...

 

Enchanté.

 

Celui qui n'a pas eu à passer de tests pour entrer dans leur club!

 

Vous y étiez vous aussi, au club…

 

C'est un peu du n'importe quoi. Ça va être quoi le critère, la prochaine fois, d'avoir une grosse chèvre?

 

Pardon?

 

Pourquoi êtes-vous venu? Pourquoi êtes-vous parti? Pourquoi être-vous là?

 

Ça en fait des questions! Sachez que je suis aussi malaisé que vous de l’accueil qui vous a été réservée. J'étais intéressé. Je veux dire, je suis toujours intéressé par ce que vous présentiez. L'atmosphère était intenable. J'ai rencontré des gens...et vous voilà!

 

Alors, si vous être toujours intéressé par La Communication Instantanée des Soviets…

 

– Oui?

 

– Alors voudriez-vous venir me tenir compagnie le temps que je vous présente mes travaux dans les grandes lignes? Il y a un bistrot tout près…

J'ai dû réfléchir un peu trop longtemps…

 

– Alors, vous voulez?

 

– Je vous suis.

 

Je me sentais presque hypocrite. Mes nouvelles connaissances allaient me voir, et…

 

– Je vous ai vu à l'autre table! s'exclama Viviane.

 

– Elle a décidé de vous rejoindre.

 

– ON a décidé ENsemble, pas vrai?

 

J'étais confus.

 

– Mais qui sont ces gens?

 

Je devais faire les présentations.

 

– Je vais faire les présentations. Moi, Viviane. Lui, Antony. Et lui c'est, bien c'est Enchanté…

 

Je me présentai. Le conférencier se présenta, à nouveau.

 

– Je suis surprise de vous voir ici.

 

Il s'expliqua, et j'espérais à ne pas devoir m'expliquer aussi, bien qu'en fait il n'y avait pas de honte à avoir à être dans un bistro, bien que je ne devais pas être là.

 

L'organisatrice et moi, l'organisatrice surtout...On a décidé d'un commun accord à écourter la présentation, pour apaiser les esprits. C'était devenu un vrai cirque. Mon ami qui est là…

 

Je suis son « ami »?

 

–...Est venu me tenir compagnie, le temps que j'explique dans les grandes lignes un sujet qui n'intéressait manifestement pas une joyeuse bande de gais lurons...Voudriez-vous vous joindre à nous?

 

Ils terminèrent de s'installer.

 

Commençons par le commencement, annonça le conférencier. Un et un font deux…

 

Misère, jugea Antony.

 

J'étais manifestement d'accord avec lui.

 

– Ça on le savais, que un et un font deux, et on le savait depuis très longtemps, j'ai dit.

 

– Minute!…

 

Viviane demanda :

 

– Vous allez nous parler d'horloges?

 

Mais laissez-moi continuer, vous voulez? Vous ne savez pas du tout de quoi je parle, et donc, de quoi vous parlez, puisque vous jugez sans savoir. Laissez-moi au moins commencer!

 

– Je suis partant, commençons, j'ai dit.

 

– Bon, OK…

 

Le conférencier prit une pause. Il ne savait pas quel angle prendre.

 

– J'ai trouvé mon angle d'attaque, commençons. Que savez-vous des nombres binaires?

 

– Ben…

 

– Il y a un.

 

– Et il y a zéro.

 

– Mais encore?

 

Le conférencier me regarda d'un air complice. Je ne comprenais pas ce que ce regard impliquait, alors j'ai osé participer à mon tour, tel un funambule, à ce cirque :

 

– C'est en base deux, le binaire, j'ai émis de manière affirmative bien qu'au fond j'étais honteux d'avoir affirmé quelque chose pour laquelle je n'avais pas du tout l'assurance de sa pertinence ici, et peut-être même de sa véracité. Je n'assumais pas du tout, bien que j'étais conscient de démontrer tout le contraire.

 

– C'est là ou je voulais en venir. Le binaire, c'est des nombres en base deux!

 

Donc?

 

Donc, un et un font un et zéro!

 

Dix?

 

Non, Antony, pas dix, mais deux, corrigea doucement Viviane.

 

Un et un font deux dans toutes les bases. C'est seulement la manière de représenter le résultat qui change, précisa le conférencier.

 

C'est la base, j'ai dit de manière étrangement hautaine bien que cette fois j'aurais assumé l'impertinence de ma remarque.

 

Je suis d'accord avec toi, Enchanté, c'est basique. Mais certaines personnes ont besoin de se faire rafraîchir ces notions. Moi, par exemple, je suis plutôt une artiste. Je ne dis pas non à ces choses mathématiques, mais disons que je suis à l'arithmétique, là où Antony lui en est aux statistiques.

 

N'empêche que le binaire, c'est dans la science informatique qu'on voit ça. Moi mon domaine c'est le réel. J'ai bien besoin de rattrapage.

 

Il y eut un silence. Le conférencier semblait apprécier quelque chose.

 

– L'informatique, c'est là où je veux en venir, mais d'abord, il faut avoir ses bases!

 

Je commençais à devenir quelque peu impatient.

 

– Mais où voulez-vous en venir? demanda Viviane.

 

Patience! Le chemin pourrait vous sembler ardu, mais au bout du parcours, vous saurez tout. Ça, oui, ça je vous le promets!

 

Antony s'impatientait. Il sermonna le conférencier :

 

– On ne va pas y passer tout le reste de l'après-midi, non? Pouvez-vous être moins économe avec vos informations?

 

OK, je dois admettre que mes compétences en animation de groupes n'ont rien à faire ici. Vous semblez même irrités à être encouragés à participer...Je vais faire mon monologue, mais n'interrompez que lorsque j'aurais terminé, sinon!

 

Sinon vous fichez le camp?

 

Sinon je fiche le camp! J'ai eu ma leçon avec les forains. Vous, je crois, vous, vous avez du potentiel, un très grand potentiel, même, pour m'aider dans mes recherches…

 

Il sourit, mais c'était visiblement forcé.

 

– …Alors, je commence. Un et un font deux. Un et deux font trois. En binaire, ça fait un et un, un suivit de un, qui correspond à trois. Parce que un et un font deux, et deux est la base du binaire, à chaque fois qu'un nombre est plus grand que ce qui peut être représenté par l'espace occupée, on saute de case. Deux en binaire c'est un dans la case deux, et zéro dans la case un. Un ordinateur traite les données en binaire, tout le monde sait cela. Pour cela il stocke les fichiers, qui sont évidemment chacun un immense nombre binaire de la taille du fichier fois huit de nombre de cases possible où des uns et des zéros peuvent cohabiter. Si on a X cases pour stocker des un et des zéro, qu'on commence à zéro, et qu'on ajoute un un nombre de fois égale à deux à la X, à la fin on se retrouve avec zéro. Mais entre temps, on aura généré tous le fichiers possibles de taille X, divisé par huit bien entendu. Donc, si par exemple on décide que le fichier est une image de résolution A fois B, une photographie disons, hé bien en ajoutant un indéfiniment à ce nombre représenté par le contenu du fichier, on aura généré toutes les images, toutes les photographies possibles, imaginables et inimaginables. Ce qui inclut, toutes les photographies d’extraterrestres existants, ayant existé, on inventés, tous les scans de toutes les pages de tous les livres existants, ayant existé, ou même n'ayant jamais été écrits, et plus particulièrement, les instructions qui permettraient de devenir omniscient. J'émets l'hypothèse que l'omniscience en tant que telle, est suffisante pour devenir omnipotent. L'omniprésence est gagné du fait de notre méthode, pour découvrir l'omniscience...Voilà, j'ai terminé mon introduction!

 

C'est très différent de l'introduction que vous avez faite au club, ça!

 

– Vous avez fini votre monologue? je demandais.

 

Je savais déjà tout cela, nous étonna Antony.

 

Tu savais que c'était possible de jouer à Dieu avec un ordinateur? demanda Viviane, confuse.

 

C'est une expérience de pensée assez connue en fait, répondit Antony. C'est même exprimé de manière qui laisse place à aucune ambiguïté, dans une nouvelle parue dans les années quarante, bien avant les ordinateurs modernes, par un auteur Argentin...Voyons, c'était quoi son nom?

 

Jorge Luis Borges, nous informa le conférencier. Mais pour l'ambiguïté, on repassera! Avez-vous lu la nouvelle au moins?

 

J'ai ressenti comme une sorte de malaise à cette question. Je ne savais pas quoi au juste, mais je me doutais que le conférencier ne voulait pas vraiment savoir si Antony avait ou non lu la nouvelle. Peut-être qu'Antony avait lui aussi compris cela, et je crois que si, puisqu'il demanda :

 

– Et vous, l'avez-vous lu la nouvelle?

 

– Non.

 

Laconique, direct, autoritaire, le conférencier venait de résoudre l'inconfort, avec comme seul ingrédient, l'honnêteté.

 

Pourquoi m'avoir demandé, si vous...demanda Antony.

 

Oh, je voulais savoir si vous saviez de quoi vous parliez, ou bien si vous aviez compris de travers, ou alors si vous avez quelques difficultés à choisir vos mots, parfois, voilà, c'est simple, non?

 

J'étais un peu perdu, mais ce n'était pas vraiment inconfortable.

 

– J'ai de la difficulté à bien assimiler l'idée...Ça me semble tellement énorme! Ça ne peut pas n'être venue qu'à une seule personne. Je veux dire, ça ne peut pas avoir qu'une seule origine, non? questionna Viviane, d'une manière peut-être pas si désemparée que ça.

 

– Vous êtes plus maligne que vous ne le laissez voir, maîtresse Viviane, condescendait probablement le conférencier.

 

– "Maîtresse"!?

 

– Vous êtes mariée?

– Non.

 

– Ben voilà! conclut le conférencier.

 

– Vous avez de drôles de mœurs, monsieur...conclut Viviane.

 

Je devais prendre la parole.

 

– Excusez-moi, mais je vais prendre la parole, nous annonça Antony. Quelque chose me chicotte, il dévisagea le conférencier peut-être de manière littérale. Comment savez-vous que c'est ambigu, si vous ne l'avez pas lu? Tout cela me semble ambigu, et à vous?

 

– Ça me semble ambigu à moi également, dit le conférencier en ne manquant pas d'humour, bien que...

 

– Qu'est-ce que tu trouves énorme, Viviane? je demandais.

 

– Oh...Ça c'était assez naïf! contribua sans invitation mon ami le conférencier.

 

Et ils rirent.

 

– Mais, qu'est-ce que tu n'as pas compris? me renvoya Viviane.

 

– À mon tour de trouver mon angle d'attaque, je dirais bien...bien que...voilà...je sais d'avance ce que je vais dire!

 

– Et c'est? m'agaça respectueusement Antony, les bras croisés, faisant une moue que je ne déchiffrais pas.

 

Le moment de vérité. Ils ne savent pas à quoi s'attendre.

 

– Bits ou octets, c'est juste une manière comme une autre de se représenter la réalité. Ou plutôt, toutes les réalités possibles, et c'est à dire, aucunes. On ne peut pas distinguer la seule réalité unique de toutes les autres, si on ne se contente que de "vrais" et de "faux". Parce que la vérité ça va plus loin que de seulement distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux...Ce qui est vrai présentement peut ne plus l'être plus tard, et inversement...Donc la supposée omnipotence qu'une simple série d'additions pourrait procurer ne tient pas compte de l'ambivalence entre deux états successifs dans un système chaotique par exemple, et notre réalité est pleine de chaos. Dieu doit s'inclure lui-même dans lui s'il veut lui être Dieu. Et là ça revient à réduire toute l'existence à une simple question de "oui" ou "non". Dieu doit choisir de l'être s'il veut l'être mais ne peut pas choisir de le devenir s'il l'est pas. Dieu ne peut pas choisir s'il n'est pas Dieu, mais s'il l'est il ne peut pas choisir quels choix il peut faire. Ça revient à dire que la simple question du "oui" ou "non" n'en est est pas une, c'est une illusion. Les choix sont une illusion, et l'illusion de la vie c'est ce qui permet d'y croire. La supposée omniscience ne permettrait que le maintient des illusions tout en donnant une justification d'apparence divine à certains choix dont l'issue peut être aussi peu vraisemblable que de ne rien faire du tout. L'incapacité fondamentale à changer le cours des choses pourrait par contre motiver une démarche où la conjugaison de ce qui fait l'illusion et ce que l'illusion est permettrait de mettre de l'ordre dans le chaos, et ainsi nourrir un sentiment de sécurité, tout en réduisant malencontreusement le potentiel de la vie...Qu'est-ce que vous en dites?

 

– C'est indiscutablement brouillon, m'insulta peut-être sans le vouloir le conférencier.

 

Je n'en croyais pas mes oreilles.

 

– Vous croyez? j'ai alors demandé.

 

– Je suis croyant, si on veut. Je ne crois pas à Blanche-Neige ou la Fée des Dents, évidemment. Certains croiront que c'est une simple question de Vrai ou Faux, mais en réalité les religions ce n'est pas Blanc ou Noir.

 

Je cherchais la validation.

 

– Et c'est tout? De mon monologue, vous en pensez quoi?

 

– Vous m'avez en partie volé ma conclusion que je voulais offrir à votre club...d'échecs du dimanche. Ne vous inquiétez donc pas du gâchis par contre, car j'aurais la berlue si quelqu'un s'en était rendu compte, expliqua le conférencier sans m'expliquer.

 

– Hé, on est là! invectiva Viviane, de ses deux bras pointant aussi bien Antony qu'elle-même, les indexes en fonction.

 

– Je suis assez d'accord avec le conférencier, me, nous confia Antony, Ça a pas mijoté très fort, ton bouillon.

 

Ne restait plus que Viviane.

 

– Enchanté, dit-elle, je n'ai pas tout compris. J'ai donc des questions.

 

Elle se fit humble.

 

– En fait, j'ai une seule question pour le moment. Tu as dit que Dieu ne peut pas choisir s'il n'est pas Dieu. Mais s'il l'est, qu'est-ce qu'il peut choisir? demanda innocemment Viviane, ne doutant pas qu'elle venait de trouver une faille majeure dans mon raisonnement.

 

Le conférencier souriait, et je n'aimais pas ça.

 

– Bon...

 

Le conférencier prenait pas parole. Non, pas ça! Ho ho ho...

 

– C'est comme il a dit. Dieu ne peut pas choisir ce qu'il peut choisir de faire ou non. Autrement dit, Dieu ne fait pas ce qu'il veut s'il ne peut pas choisir de le faire, mais s'il peut choisir de le faire, il peut aussi choisir de ne pas le faire, donc de ne pas le faire, qui revient à ne pas avoir le choix, alors il n'a pas le choix de choisir de faire ce qu'il veut, sinon il a le choix de ne pas choisir, et alors donc il ne fait pas ce qu'il veut parce qu'il l'a choisi ou pas, ben on sait pas...Ça n'a ni queue ne tête, les voies du Seigneur sont impénétrable, et tout le tralala.

 

Antony me donna alors espoir.

 

– Ou tout simplement, Dieu n'existe pas, et n'a jamais existé, annonça la bonne nouvelle mon nouvel ami, Antony.

 

Mais c'était sans compter sur le conférencier, qui lui comptait sur l'Être Suprême pour lui donner raison. Hmm...

 

– C'est faux. Mes recherches m'ont démontrés qu'il existe réellement. Mais bien entendu, c'est plus compliqué que cela.

 

– Quoi, il ne sait pas choisir? demanda Viviane.

 

Et nous rimes, sauf mon ami le conférencier, qui ne riait pas.

 

– Au contraire! Il choisit tout, tout comme nous, tous les présents de la vie qu'il mérite, ne convainquit pas le conférencier.

 

– Une sorte de Père Noël quoi, qui se donne lui-même des cadeaux, j'ai alors impopulairement dit.

 

– On fait ça, nous? De choisir tous les présents de la vie qu'on mérite? demanda Viviane, fort surprise.

 

– Non, Viviane, pas pour nous, mais pour Lui, expliqua Antony. On lui fait des offrandes, des sacrifices, des vies et des présents, des choses qu'il ne peut pas s'offrir lui-même, parce qu'il n'existe pas, il n'est qu'une excuse pour nous permettre de faire ce que l'on veut, ou pas, parce que sinon on serait lui, et on n'existerait pas non plus.

 

– Donc, Dieu donne un sens à la vie!

 

Viviane!

 

Moi je trouve plutôt, que de croire en Dieu ça n'a pas de sens.

 

Enchanté!

 

Plusieurs trouvent que ça fait du sens de craindre Dieu, et il n'existe même pas! Ils se disent peut-être qu'en mettant tous leurs œufs pourris dans le même panier, ils pourront consommer une partie de Lui…

 

Antony! C'est pas respectueux…

 

Heureusement que vous n'êtes pas Jéhovah! remarqua le conférencier.

 

C'est alors que nous dîmes en chœur :

 

– Quoi?

 

Alors le conférencier, qui souriait déjà, eu un gloussement.

 

Vous savez? Jéhovah, le tétragramme, celui dont on ne doit pas dire le nom? demanda le conférencier.

 

Oui, dit Antony.

 

Moi j'ai une hypothèse, j'ai dit. Il ne faut pas dire son nom, pour ne pas le réveiller. Quand on parle de  lui sans dire son nom véritable, il ne sait pas qu'on parle de lui, alors il peut continuer de dormir.

 

Je comprends qu'il n'aime pas avoir les oreilles qui sifflent. Quand on ne parle pas de lui...essaya de demander Viviane.

 

Quand on ne dit pas son nom exacte, il ne sait pas qu'on parle de lui, alors il peut dormir en paix, j'ai essayé de répondre.

 

Non c'est pas ça, refusa Antony. Il ne faut pas utiliser le nom de Dieu pour mettre quelqu'un dans l'erreur. Parce que si on n'utilise pas son vrai nom, nous pauvres mortels saurons que ce n'est pas Lui Dieu qui veut ces choses qu'on dit qu'Il veut. Mais en pratique, on sait que ça ne fonctionne pas ainsi. Parce que personne ne connaît réellement son vrai nom, puisqu'il ne faut pas le dire, on se dit que si ça se nomme Dieu, hé ben, ça doit être Lui. Et comme ça on peut violer le troisième commandement, sans représailles de Sa part.

 

C'est alors que j'ai vu le conférencier pencher la tête vers un côté de son corps, les lèvres fermées, légèrement crispées, ses yeux regardant Antony d'une manière qui quoi, semblaient vouloir juger son propos, une sorte de refus d'accepter l'énergie de son explication, comme pour dire, "je sais que ce n'est pas raisonnable, donc je ne l'accepte pas", un peu comme si l'effort à faire cette tête le protégeait d'une version des faits qui ne s'accordait pas avec sa version des fait à lui, le conférencier. C'était patent, il faisait la moue.

 

Bon, d'abord...commença le conférencier avant d'être interrompu :

 

Excusez-moi de vous interrompre...euh, d'abord, bonjour? C'est pour prendre la commande, vous avez choisi?

 

Une serveuse dans Ce bistrot? Je croyais que le propriétaire...

 

Hé ben oui! Vous savez, le temps c'est de l'argent, quand y a pas d'argent, y a pas de temps.

 

Ils donnèrent leurs commandes. Le conférencier lui chuchota son choix,, Viviane choisi un croissant avec une tasse de thé. Antony ne prit rien. Et moi, je n'ai rien pris non plus. Et elle s'en alla. Antony eut ce commentaire :

 

Le temps c'est de l'argent. Les patrons coupent dans les salaires parce qu'ils font moins de profits. Les employés doivent travailler plus d'heures pour le même salaire. Les employés travaillent plus, les bistrots deviennent plus compétitifs. Les patrons font alors les mêmes profits qu'au départ. Mais les employés travaillent plus qu'avant. Ils ne peuvent pas faire leur propre bistrot car il ne sera pas compétitif. D'ailleurs pourquoi un serveur voudrait travailler ailleurs dans les mêmes conditions? ...Je me comprends.

 

C'est de la philosophie du dimanche tout cela. Des commentaires que vous avez faits depuis tout à l'heure, je peux constater que vous êtes plutôt cynique. Vous feriez un piètre sociologue, remarqua le conférencier.

 

Ah ça suffit! "Maîtresse", sociologue, vous avez fini de nous insulter? Et d'abord, c'est quoi votre métier?

 

Viviane, arrête! Tu sais, ce n'est pas une honte que d'être sociologue. Simplement, cette personne part à la pêche, et se cherche un poisson...dit Antony.

 

Et il t'a trouvé. C'est malin ça.

 

Viviane se leva.

 

– Je vais au cabinet. Non, ne me suis pas, Antony.

 

Et elle alla aux toilettes.

 

Viviane est fâchée. Elle se calmera...Pour votre information, oui, je suis sociologue. Et vous, je crois bien que vous êtes conférencier, monsieur le conférencier, pas vrai?

 

Évidemment, ça aurait été si simple, si effectivement, le conférencier était conférencier…

 

– Hé bien non, je ne suis pas conférencier. Vous noterez que j'ai pourtant essayé!

 

Il gloussa, il était le seul à glousser, jusqu'à ce que…

 

– Mais pourquoi rigolez-vous? nous demanda le conférencier.

 

Je ne sais pas pour lui, mais moi, c'est en vous observant, que j'ai eu le fou-rire. raconta Antony.

 

Et moi.

 

– Pour la même raison, pour moi. j'ai dit.

 

Vous, c'est quoi votre métier? demanda impertinemment Antony. C'était à son tour, d'être impertinent.

 

Vous cherchez, hein? Vous voulez savoir? Bien, moi aussi je veux savoir. Je suis chercheur!

 

Et vous cherchez quoi? demanda pertinemment Antony.

 

Il cherche quelque chose, quelque chose qui est lié à la communication, quelque chose de Soviétique, de plutôt rare. Quelque chose de technologique, non? j'ai spéculé.

Oui, Enchanté, vous avez tout vrai!

 

Et là, j'étais content. Une énigme de résolu. Et tout ce que cela prenait pour la résoudre, c'était de se souvenir pourquoi on était là. Et là, Viviane s’amena.

 

– …

 

Elle ne disait rien. Mais le conférencier, lui, il cherchait :

 

– Alors, Viviane, ça bouge?

 

Mais qu'est-ce qu'il cherche au juste?

 

– Ça bougeait. répondit Viviane.

 

Ma vigne est comme ça. Des fois, elle part au vent.

 

Antony, non! Je n'aime pas quand tu me compare à une vigne...Ça me fait penser à La Naissance de Vénus. Je trouve ça vulgaire!

 

La serveuse apparut, un cabaret à la main.

 

– Un croissant pour madame…

 

– Je ne suis pas mariée.

 

– ...Et une tasse de thé!

 

Viviane, ne vis pas dans le passé, le titre de "madame" ne veut plus dire ce qu'il disait, observa Antony.

 

Et pour monsieur, là, le spécial du cartel!

 

Nous fîmes tous la même face, sauf, bien entendu, le conférencier, qui était en fait chercheur.

 

Mais qu'est-ce que vous me cherchez? C'est un breuvage que j'aime bien, moi, dit le conférencier chercheur.

 

Vous venez souvent ici? lui demanda Viviane.

 

Il cherche des expériences nouvelles, claironna Antony.

 

C'est à base de coca? j'ai entonné.

 

Oui, répondit le conférencier, mais c'est surtout reconnu pour son sucre.

 

Et son acide phosphorique, j'ai précisé.

 

La raison rattrapa le couple.

 

– C'est une simple liqueur douce, j'étais vraiment une tarte!

 

On était deux là-dedans. Plus on est de fous, plus on rit! dit Antony.

 

Confondus par un simple coca...mais qu'est-ce qu'ils mettent dans l'eau potable? dit sarcastiquement le conférencier, cherchant à faire de l'humour, noir, peut-être.

 

Je ne crois pas que vous êtes vous-même blanc comme neige, monsieur le chercheur. Votre sujet d'étude, je crois, vous a mis bien des bâtons dans les roues, et vous continuez de pagayer...Pourquoi cherchez-vous donc ce que vous cherchez, si ce n'est pas, pour ne plus être confondu, vous-même? j'ai alors demandé au conférencier chercheur, ou chercheur conférencier.

 

Je trouve cela un peu impertinent comme remarque, répondit-il.

 

Oui, je trouve moi aussi que c'est impertinent. Si on est là, c'est pour savoir, dit Antony.

 

Enchanté, c'était déplacé, me reprocha Viviane.

 

Alors j'ai ressenti un début de culpabilité paralysante. J'ai réalisé la saveur aigre de mon propos. J'étais tombé dans le piège du ridicule, piège qui ne m'était pas destiné, qui n'existait même pas. J'ai moi-même façonné la pâte à tarte, avant d'en faire deux couches, et de m'y mettre entre elles. J'étais le dindon d'une farce qui n'était pas drôle. Je m'étais essayé à dénoncer une remarque que je percevais comme étant arrogante. Mais on ne voulait pas me supporter dans cette démarche, parce que j'avais commis la pire offense de toutes : l'impertinence.

Alors la culpabilité se transforma en mécontentement. Je voulais maintenant faire savoir au chercheur, à Antony, mais surtout faire comprendre à Viviane, la justesse de mon acte. Je devais exprimer le refus du jugement des autres à mon endroit, tout en me donnant la légitimité qui me devait de faire reconnaître aux autres.

Alors j'ai penché la tête de côté, m’efforçai le plus possible d'avoir un regard réprobateur, en ne regardant que le conférencier, idée de démontrer mon statut. Tout était dans les paupières. Je devais garder les yeux grand ouverts. Mes paupières ne devaient pas donner l'impression de rigueur, qu'elles s'attendaient à une attaque, pour ne pas montrer la colère. Je ne devais pas paraître trop hostile. J'étais conscient que ma tête penché, de côté, mais surtout vers l'avant, pouvait agresser quelque peu. Mais c'était nécessaire pour montrer mon statut. Je n'avalais pas la vignette qu'on m'apposait, celle d'être un impertinent.

Alors mon dégoût devait être expulsé. C'est pourquoi je fermai les lèvres. Et avec la force de la subtilité, je fis la babine. Je ne mangeais pas de ce plat-là. On ne pouvait pas m'y forcer. On aurait pu me prendre pour un singe, sauf qu'on venait de m'apprendre à faire la grimace.

Alors c'est fait, je fis la moue. Et je crois avoir réussi à décrire l'expression faciale la plus comique, celle d'une colère tendre qui permet le ridicule, celle qui permet de faire un raccourci sur l'articulation des objections, une grimace parfois surprenante, mais jamais impertinente. J'ai réussi ce que j'ai essayé d'entreprendre. C'est la fin d'un chapitre.