Chapitre 2

 

 

Considérons le problème de la communicabilité de la communication instantanée. Nous avons trois spécimens, que nous nommerons : Spécimen A, spécimen B, et, oui, spécimen E. Spécimen E est arrivé le premier. Spécimen A est une femme et spécimen B, un homme (si ça peut intéresser quelqu'un). Je suis avec eux dans une sorte de magasin de manger et de boire (on fait ce qu'on peut avec les moyens du bord). Alors, spécimen A me demande (ce qui me fait bien plaisir) :

 

Vous êtes réellement chercheur? Mais qu'est-ce que vous cherchez au juste?

 

C'est juste, je suis chercheur. Et ce que je cherche, exactement, c'est la remise en état du paradigme soviétique de la communication inter-temporelle. Vous me direz que ça n'existe pas. Hé bien, non seulement ça existe, mais il y a plusieurs manières différentes de le faire (vous n'avez pas vu le mot 'paradigme' quelque part?)! Et là on tombe dans les oubliettes :

 

Je regrette de vous informer monsieur, mais ça n'est pas possible, ça.

 

Ça je n'y avait pas pensé. Le culte de la divisibilité a fait des petits. Si bien que si une idée, un concept, ou bien carrément quelque chose de tangible et physique, ne peut être divisé (à l'infini ou pas à l'infini, c'est la même chose) pour en isoler des composantes (que certains diraient 'singulières') simplistes, alors c'est que l'idée (ou concept…) ne fait 'pas de sens'. C'est soit une chose, ou son contraire (notez le sarcasme). Évidemment, ça peut déplaire (personne n'aime se faire dire quoi faire). Alors, il y a toujours le 'juste' milieu, dans lequel on fait ressortir les composantes des deux parties, identifiées comme étant celles qui fait consensus, dans le but de plaire à ceux qui étaient offensés par l'apparition d'une idée (ou concept…) qui pouvait ébranler leur foi, leur foi qui ne fait pas de sens (c'est pour dire!).

Donc, le but ici est de faire comprendre à nos spécimens que non seulement une chose qu'ils ne comprennent pas existe bel et bien, mais aussi de leur faire comprendre comment cette chose fonctionne. Bien entendu. cette chose n'est pas tangible et physique, c'est peut-être pas un concept non plus. En tout cas, c'est une idée, une idée qui demande un acte de foi (heureusement ou malheureusement, ça dépend du point de vue).

 

Alors,  la communication instantanée à l'Ère Soviétique, c'est quoi au juste?

 

Spécimen E se réveille enfin. Est-ce que ce sera contagieux? Parce que spécimen A et spécimen B eux, ils bâillent (oui je sais que bâiller ça aide à oxygéner le cerveau, d'ailleurs je bâille moi aussi).

 

La communication instantanée, comment dire…

 

Ça c'est moi qui dit ça! D'abord, je dois communiquer c'est quoi la communication. La communication c'est l'acte d'envoyer un message à quelqu'un, et ce quelqu'un va ensuite répondre au message. Parce que le message du quelqu'un fait partie de la communication, la personne qui avait envoyé le message devient le quelqu'un qui en reçoit un. Et ça recommence. C'est ça, communiquer.

 

– Et si communiquer, c'était un peu comme une sorte de communion?

 

Ça, c'était la charmante, maligne, spécimen A. Ben non, communiquer c'est pas comme communier. Parce que sinon, Jésus nous aurait expliqué, en mots clairs, c'est quoi le Tao. Et son explication aurait été diffusée partout, grâce au dévouement des dévots qui dévoraient les saintes paroles de leur bouquin favori, et toutes les âmes auraient étés sauvées. Est-ce que c'est arrivé? La réponse est entre 'oui' et 'non', puisque ça ne fait pas consensus.

 

Communiquer instantanément, ça vient pas des soviétiques, c'est l'inventeur du télégraphe qui a inventé ça!

 

Et avant ça on se parlait lors des réunions de famille. Faut comprendre que spécimen B ne sait pas encore de quoi il parle, parce que sinon, il n'aurait pas parlé. Et moi, je ne parle pas de communication 'instantanée', mais bien de 'communication instantanée'. Ce n'est pas la même chose. Avec la (on va dire CoIn pour faire plus simple) CoIn, les deux interlocuteurs peuvent se retrouver l'un de l'autre, à l'autre bout de la galaxie chacun, et les échanges se feront quand-même instantanément. Bien sûr, ça n'a pas été testé dans ce contexte (bien que je crois que les soviets avaient des plans).

 

Je ne comprends pas. Vous voulez dire qu'ils violaient la vitesse de la lumière…

 

N'inquiète, spécimen E! Aucuns agents de la circulation ne leur ont donné de contraventions (parce que leurs talkies-walkies étaient trop lents?).

 

–… Mais c'est impossible!

 

Si, si, c'est possible, mais...est-ce que j'ai parlé de voyager dans le temps? (Et que de voyager dans le temps soit possible ou pas, ça ne fait rien, puisqu'il y a rien qui va, qui n'a changé à cause de ça. Donc…) Donc, puisque je n'ai pas parlé de 'voyager' dans le temps, alors 'tout' est possible. Alors, les cas de figure sont : cas Un, il n'y avait pas de communications, c'était un script préparé d'avance; cas Deux, un peu des deux (de cas Un et de cas Trois); cas Trois, moins le signal de retour était fort, plus on augmentait le débit du signal de sortie, et inversement, plus le signal de retour était fort, plus on diminuait le débit du signal de sortie, les accélérations/décélérations se faisant selon des vitesses préétablies; et cas Quatre, une formule magique permettait de synthétiser le signal de retour, et ce, sans avoir à le recevoir! C'est le cas qui est avéré. Donc…

 

Si l'hypothèse 4 est vraie, ça veut dire que P = NP, et…

 

Pourquoi faire simple quand on peut expliquer? P veut dire, algorithme dont la complexité du temps d'exécution est déterminée par l'algorithme lui-même et non pas par les données qu'elle traite. On peut alors dire que cet algorithme est comme une fonction sur un polynôme de degré fini. Et NP, ça veut dire que c'est le contraire de P. Eh, spécimen E est plus futé que je ne le pensais. Il n'est pas aussi malin que spécimen A, mais si spécimen B n'était pas là (et que moi je n'étais pas disponible s'il n'était pas là), alors ils feraient un beau couple lui et elle!

 

– ...et, je ne peux pas imaginer le reste.

 

Faudrait que tu affûtes un peu ton imagination, non? Ça, c'est encore moi qui dit ça! Ce que spécimen E n'arrive pas à articuler, c'est, oui, les fondements du CoIn. Ce n'est pas à lui à faire ça, parce que le spécialiste du sujet c'est moi. Mais comme je doutais qu'il ne sache si son observation (que P != NP) était pertinente, je lui ai demandé de justifier sa réponse. Et comme par hasard, sa réponse me laissa dubitatif. Alors pour vous, une version épurée et condensée du dialogue, où spécimen E nous montra qu'avec un peu d'imagination, on arrive presque à épater la galerie (parce que comme l'on sait, la galerie est plutôt sophistiquée (noblesse oblige) et elle se tient loin des balivernes (en général) ) : Prenons un message, qui pour les besoin de la cause, n'est constitué que d'une série de chiffres (la manière d'interpréter ces chiffres étant du domaine de la science informatique, nous ne nous attarderons pas sur cela). Parce que l'on sait qu'un nombre est une séquence de chiffres, et que notre message est une séquence de chiffres, alors notre message est un nombre. Parce que ce nombre n'est constitué que de chiffres, notre message doit alors être un nombre entier. L'idée de spécimen E, c'est de diviser le nombre (le message) par un autre nombre, pour se retrouver avec deux nombres, chacun plus petit que le nombre de départ (idée d'avoir moins d'informations à transmettre, d'où l'instantanéité de la communication). Mais, quand on multiplie des nombres ensembles, on obtient un nombre qui contient le même nombre de chiffres que les nombres qui ont servi à la multiplication (en général). Évidemment, il faut que le nombre qui divise (le dénominateur) permette un quotient sans reste (la partie qui ne sert à rien d'une division). Certains nombres vont toujours donner un reste, si on les divise par autre chose qu'eux-mêmes (ou par un). D'autres nombres ne vont pas donner de restes s'ils sont divisés par certains autres nombres. Alors il faut trouver les nombres qui peuvent diviser le message, sans que cela ne donne de restes (parce que sans ça, ça servirait à rien). Si ce n'est pas possible, alors il faut conclure que le message ne peut être divisé que par lui-même, et le résultat d'un nombre divisé par lui-même est toujours un (le zéro n'étant pas un chiffre, ce que je viens de dire doit alors être vrai). Ce genre de nombres qui n'aiment pas être divisé, on appelle ça les nombres premiers. L'astuce, c'est de savoir que les nombres dits 'premiers' ne sont pas espacés de manière régulière dans la ligne des nombres entiers. Mon idée (parce que j'ai moi aussi des idées) c'est de garder l'index des nombres premiers qui divisent le message, plutôt que les nombres eux-même (par exemple : 2 est zéro, et 3 est 1). Les indexes des nombres premiers vont nécessairement prendre de moins en moins d'espace (nombre de chiffres) que les nombres premiers eux-mêmes, si on réitère le procédé sur le message produit de par la factorisation (division d'un nombre par ses constituants premiers), on finit par avoir un message assez petit pour être transmis plus rapidement qu'un message plus grand. Mais, trouver les facteurs premiers d'un nombre prend beaucoup plus de temps que de reconstituer par multiplication un message dont on connaît les facteurs. Alors, si P = NP, on peut trouver les facteurs d'un message aussi rapidement que de reconstituer le message de par ses facteurs. Et, c'est ce qui fut démontré ( pas le P = NP ).

 

Et comment on les mets dans le message, les nombres premiers?

 

C'est la science informatique qui décide de cela. Donc, je n'ai pas à répondre à cette question.

 

Le message ne peut pas aller plus vite que la lumière. Et si c'était scripté?

 

Oui et non. Vous avez lu plus haut à propos de comment on peut réduire un message en y trouvant les facteurs premiers pour ainsi avoir moins d'informations à transmettre? Ben les soviets ne faisaient pas comme ça. C'est assez compliqué. Pour faire simple, on va dire que c'est une question de temps. Les soviets avaient des sortes d'horloges, qui leur disaient comment trouver les nombres premiers. Avec ces nombres, ils reconstituaient les messages à recevoir, qui bien évidemment, étaient reçus aussitôt reconstitués. Mais bien sûr, il y avait du déterminisme. Mais c'était un déterminisme qui ne pouvait pas être prévu d'avance. Exactement le contraire de la corruption dans l'URSS, qui elle a déterminé que l'URSS était désormais terminé.

 

Oh là! Ça veut dire qu'ils pouvaient prévoir le futur?!

 

Pas exactement des prédictions, c'est plutôt des histoires à dormir debout qui étaient générés par leurs machines de communications instantanées. Ils actaient leurs histoires. Alors les histoires 'prédisaient' ce qui allait arriver.

 

C'est du n'importe quoi ça!

 

Non spécimen B, ce n'est pas du 'n'importe quoi'. Les histoires (on va dire messages) déterminaient les conditions initiales. Mais ce que les soviets en faisaient, c'était leurs affaires. Sauf que, lorsque le message suivant arrivait, il prenait en compte les imprévus auxquelles les soviets ont dû faire face (et les solutions utilisées), sans que ceux-ci aient modifiés les aiguilles des horloges entre temps. L'aléatoire savait, il était déterministe, mais les soviets qui s'attendaient eux à un déterminisme, étaient pris dans l'aléatoire. C'est comme si de simples changements aléatoires, minuscules, perturbaient les 'engrenages' des horloges. Et celles-ci étaient capables de transformer ce hasard en quelque chose de compréhensible dans un alphabet cyrillique.

 

Un océan dans une goutte d'eau.

 

Bien envoyé, spécimen A.

 

Faut m'expliquer, parce que je ne comprends pas.

 

Bien reçu, spécimen E. On va prendre un exemple simple (que tout le monde va comprendre), celui de l'intrication quantique entre deux particules subatomiques. On 'mélange' les deux particules ensembles, et on obtient une image. Vous me direz que c'est un casse-tête, et vous avez parfaitement raison. Les deux particules sont chacune un des deux morceaux du casse-tête. Mais puisqu'elles sont emboîtés l'une à l'autre, on ne comprends pas que c'est un casse-tête. Plutôt, on trouve que c'est, je ne sais pas, une jolie image. Mais quand on défait le casse-tête, on se retrouve forcément avec les deux morceaux. Ben avec les 'horloges' des soviets, c'est la même chose, ou presque. Les particules sont remplacés par des 'idées', et l'image c'est ce qui incite à assembler les 'morceaux' de ce 'casse-tête'-là. Mais là vous entendez spécimen A me dire que mon explication n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan, que c'est pas ça qui fait flotter le bateau. C'est vrai, mais toutes les gouttes d'eau mises ensembles, et le bateau, il peut aller où il veut.

 

C'est de la confusion? Tout ça, c'est fondé sur la confusion?

 

Exact, spécimen E, mais pas que. La confusion vient de l'idée que les idées viennent de ceux chez qui elles arrivent en premier. Les confus croient entre-autres qu'on peut posséder des idées. Vous concéderez que l'idée de raisonner à propos des idées comme si c'était des objets a une part de vérité. Mais je postule que les idées ne sont que des essais à l'émergence d'un consensus de ce qui doit être considéré comme le familier, d'où un certain confort, si ce n'est pas un confort certains, si nos inventeurs ne sont pas masochistes. Parce que ce n'est pas arbitraire, on ne peut pas dire, par exemple, des 'ouf, si tu n'étais pas là, je n'y comprendrais rien'. Aussi, la beauté n'est pas le propre de l'homme, c'est ma conclusion.